«Il n’y aura pas de paix tant que les pauvres seront mis de côté et agressés». Dans son premier document, Léon XIV fait sien l’analyse de François : « Combattre les causes structurelles de la pauvreté, faire face aux effets destructeurs de l’empire de l’argent ». (S.C.)

« La condition des pauvres représente un cri qui, dans l’histoire de l’humanité, interpelle constamment notre vie, nos sociétés, les systèmes politiques et économiques et, non des moindres, aussi l’Église. » C’est ce qu’écrit Léon XIV dans son premier document, l’exhortation apostolique Dilexi te, dont la rédaction avait été commencée par le pape François. Et en effet le texte adopte explicitement l’analyse des Mouvements Populaires, affirmant que « la solidarité est aussi lutter contre les causes structurelles de la pauvreté, l’inégalité, le manque de travail, de terre et de logement, la négation des droits sociaux et du travail. C’est faire face aux effets destructeurs de l’empire de l’argent. La solidarité, entendue dans son sens le plus profond, est une façon de faire l’histoire, et c’est ce que font les mouvements populaires ».

« Pour cette raison — écrit Léon —, lorsque les diverses institutions pensent aux besoins des pauvres, il est nécessaire qu’elles incluent les mouvements populaires et animent les structures de gouvernance locales, nationales et internationales avec ce torrent d’énergie morale qui naît de l’implication des exclus dans la construction du destin commun ».
« Les mouvements populaires — observe le pape Prevost — invitent à dépasser cette idée de politiques sociales conçues comme une politique vers les pauvres, mais jamais avec les pauvres, jamais des pauvres, et encore moins insérée dans un projet qui rassemble les peuples. » « Si les politiques et les professionnels ne les écoutent pas, la démocratie — dénonce le texte — s’atrophie, devient un nominalisme, une formalité, perd sa représentativité, devient désincarnée parce qu’elle laisse dehors le peuple dans sa lutte quotidienne pour la dignité, dans la construction de son destin. Il en va de même pour les institutions de l’Église. »

Léon XIV, en bonne substance, fait siens le rêve révélé aux médias par le pape François trois jours après son élection : « Ah, comme je voudrais une Église pauvre pour les pauvres ! » Et sa dénonciation que « le manque d’équité est la racine des maux sociaux », car « souvent les droits humains ne sont pas égaux pour tous. Ou nous reconquérons notre dignité morale et spirituelle ou nous tombons comme dans un puits de saleté. Il appartient à tous les membres du peuple de Dieu de faire entendre, même de façons différentes, une voix qui réveille, qui dénonce, qui s’expose même au prix de paraître stupide ».

« L’engagement en faveur des pauvres et pour lever les causes sociales et structurelles de la pauvreté, bien que devenu important ces dernières décennies, reste toujours insuffisant », explique le pape, énumérant les formes des anciennes et nouvelles pauvretés, parmi lesquelles celle des femmes, « doublement pauvres » parce que victimes d’exclusion, de maltraitance et de violence. Mais la pauvreté « n’est pas un choix » : « même les chrétiens, à de nombreuses occasions, se laissent contaminer par des attitudes marquées par des idéologies mondaines ou des orientations politiques et économiques qui conduisent à des généralisations injustes et des conclusions trompeuses ».

« Quiconque, même l’ennemi, se trouve en difficulté, mérite toujours notre secours », affirme Léon XIV. « L’Église doit être l’Église des béatitudes », est la mission de la communauté ecclésiale. Oui aux œuvres de miséricorde, non au « risque de vivre nos relations dans la logique du calcul et du profit », est l’orientation à suivre, à l’aune de la vie des premières communautés chrétiennes, car « la charité n’est pas un chemin optionnel ».

Dans le texte, Léon cite de nombreux saints de l’Église catholique : de saint Jean de Dieu, qui soignait les malades abandonnés en exhortant tous avec son appel «Faites le bien, frères», à saint Marcellin Champagnat, qui cherchait les pauvres pour leur fournir des instruments de promotion sociale à travers des écoles paroissiales («l’éducation des pauvres, pour la foi chrétienne, n’est pas une faveur, mais un devoir», écrit-il), jusqu’à Mère Teresa de Calcutta. Il consacre également de l’espace à saint Augustin (dont l’ordre religieux, dont est issu Prevost, s’inspire) comme «lumière sûre» pour l’Église, à saint Camille de Lellis pour le soin des malades — via des hôpitaux catholiques décrits comme “hôpitaux de campagne dans les zones de guerre” — à l’œuvre des moines comme saint Benoît et des ordres mendiants pour contrer «la culture de l’exclusion», l’attention à la libération des prisonniers et à la condition des détenus. En toile de fond de l’exhortation apostolique, saint François d’Assise apparaît comme “icône” de cette “printemps spirituel”, dont la vie “fut un dépouillement continu”.

Centré également sur le thème de l’accueil et de l’aide aux migrants, le document affirme : « L’Église a toujours reconnu dans les migrants une présence vivante du Seigneur. La tradition de l’activité de l’Église pour et avec les migrants perdure et aujourd’hui ce service s’exprime dans des initiatives telles que les centres d’accueil pour réfugiés, les missions de frontière, les efforts de Caritas Internationalis et d’autres institutions. » À ce propos, Léon souligne que “le magistère contemporain réaffirme clairement cet engagement”, en évoquant le pape François et les quatre verbes qu’il a choisis pour résumer le défi migratoire : “accueillir, protéger, promouvoir et intégrer”. Ces verbes “ne valent pas seulement pour les migrants et réfugiés”, mais “expriment la mission de l’Église envers tous les habitants des périphéries existentielles”. « L’Église, comme une mère, marche avec ceux qui marchent : en chaque migrant rejeté c’est le Christ lui-même qui frappe aux portes de la communauté. »

Pour le pape, « la charité est une force qui change la réalité, une véritable puissance historique de transformation », et il exhorte à agir “avec urgence” pour résoudre “les causes structurelles de la pauvreté. Il s’agit d’écouter le cri de peuples entiers, des peuples les plus pauvres de la terre.” « Il est de notre devoir de continuer à dénoncer la dictature d’une économie qui tue et de reconnaître que, tandis que les gains de quelques-uns croissent exponentiellement, ceux de la majorité sont toujours plus éloignés du bien-être de cette minorité heureuse », écrit Léon XIV, reprenant l’idée de François sur le “déséquilibre” produit par “des idéologies qui défendent l’autonomie absolue des marchés et la spéculation financière” et “nient le droit de contrôle des États, chargés de veiller au bien commun”, instituant “une nouvelle tyrannie invisible, parfois virtuelle, qui impose, de manière unilatérale et implacable, ses lois et ses règles”. « La dignité de chaque personne humaine doit être respectée maintenant, pas demain », lance le pape, qui, citant Dilexit nos, parle d’“aliénation sociale”, selon laquelle “il devient normal d’ignorer les pauvres et de vivre comme s’ils n’existaient pas”.

Pour le chrétien, les pauvres ne sont pas “un problème social”, mais “une question familiale : ils ne peuvent être abandonnés à leur destin.” « Voir que quelqu’un souffre nous dérange, nous perturbe, parce que nous ne voulons pas perdre de temps à cause des problèmes d’autrui. Ce sont là des symptômes d’une société malade, car elle vise à se construire en tournant le dos à la douleur. » « Il n’est pas rare que le bien-être nous rende aveugles, au point que nous pensions que notre propre bonheur ne pourra se réaliser que si nous parvenons à nous passer des autres », observe Léon, selon qui “les pauvres peuvent être pour nous des maîtres silencieux, restituant une humilité juste à notre orgueil et arrogance”. Ainsi les pauvres peuvent nous évangéliser, parce que “ils nous font réfléchir sur l’inconsistance de cet orgueil agressif avec lequel nous affrontons souvent les difficultés de la vie. Ils révèlent notre précarité et la vacuité d’une vie apparemment protégée et sûre”. L’option préférentielle pour les pauvres “est déterminante”, conclut le pape, parce que “les pauvres, pour les chrétiens, ne sont pas une catégorie sociologique, mais la même chair du Christ”.

En définitive, le premier document de Léon XIV n’approfondit pas les distinctions de ses prédécesseurs sur la Théologie de la Libération (reléguant en note les arguments de l’ancien cardinal Ratzinger), mais relance la vision révolutionnaire de François, qui découle de l’“option préférentielle pour les pauvres” de Paul VI, ensuite confirmée par tous ses successeurs, même si aujourd’hui parler des pauvres, admet Léon XIV, c’est aller à contre-courant. « Les pauvres — lit-on dans le texte — ne sont pas là par hasard ou par un destin aveugle et amer. Même les chrétiens, en beaucoup d’occasions, se laissent contaminer par des attitudes influencées par des idéologies mondaines ou des orientations politiques et économiques qui conduisent à des généralisations injustes et à des conclusions trompeuses. Le fait que l’exercice de la charité soit méprisé ou ridiculisé, comme si c’était la lubie de quelques-uns et non le noyau incandescent de la mission ecclésiale, me fait penser qu’il faut sans cesse relire l’Évangile, pour ne pas risquer de le remplacer par la mentalité mondaine. Il n’est pas possible d’oublier les pauvres, si l’on ne veut pas sortir du courant vivant de l’Église qui jaillit de l’Évangile et féconde chaque moment historique. »

S.C.