Le président de l’Académie pontificale de théologie, Antonio Staglianò, intervient de manière correcte et circonstanciée sur la question de la soi-disant « guerre juste ». L’ancienne théorie de la « guerre juste » n’est pas l’Évangile : aujourd’hui, face à la guerre moderne, ce « compromis historique » ne tient plus.
Je souhaiterais souligner, en introduisant la prise de position du président de l’Académie, que le concept de « guerre juste » (*bellum justum*) n’a pas été statique, mais a évolué au fil des phases de l’histoire. Son cadre de référence occidental s’est cristallisé avec Augustin d’Hippone (354-430 apr. J.-C.), qui a fusionné le devoir juridique romain avec la théologie chrétienne pour soutenir que la guerre, « nécessité tragique, non un bien en soi », pouvait être moralement admissible si elle était menée par une autorité légitime dans un but juste, principalement pour venger des torts ou rétablir la paix. Pour saint Thomas d’Aquin (1224-1274), la guerre en soi était un acte contraire à la charité, mais elle pouvait être considérée comme moralement licite et « juste » seulement si elle satisfaisait simultanément trois conditions fondamentales, exposées dans son œuvre principale, la *Somme théologique* (II-II, question 40) : l’autorité souveraine, la juste cause (par exemple, la légitime défense) et l’intention droite.
Au début de l’époque moderne, des penseurs comme Francisco de Vitoria et Hugo Grotius ont sécularisé la doctrine, posant les bases du droit international ; toutefois, son application a toujours fait l’objet de controverses, des croisades médiévales aux interventions humanitaires contemporaines, révélant une tension persistante entre aspiration morale et réalité politique.
Se référer à la tradition millénaire de la « guerre juste » ne défend en rien la doctrine de l’Église, mais risque d’en faire un usage idéologique en oubliant une vérité élémentaire : dans l’Église catholique, il existe un développement du dogme, et la doctrine sociale – contrairement à l’Évangile – est *semper reformanda*, toujours réformable. Il est temps de clarifier une distinction fondamentale, sans laquelle toute discussion reste prisonnière d’équivoques séculaires.
L’Évangile et la doctrine sociale ne sont pas la même chose
L’Évangile n’est pas la doctrine sociale de l’Église. L’Évangile est la révélation du visage de Dieu en Jésus-Christ. La doctrine sociale est la tentative – historique, contingente, réformable – de traduire l’Évangile en critères d’action pour les chrétiens qui vivent dans le monde.
Une chose est de dire : « Jésus dit : aimez vos ennemis ». Une autre chose est de dire : « L’Église, au Moyen Âge, a élaboré la théorie de la guerre juste pour limiter la violence ». La première est une vérité de foi, qui appartient à la révélation. La seconde est une médiation historique, qui appartient à la pensée humaine cherchant à appliquer cette foi dans des circonstances déterminées.
Les médiations historiques ne sont pas éternelles. Elles sont réformables à la lumière de l’Évangile. Et lorsque le pape François a retiré la peine de mort du Catéchisme, il n’a pas changé l’Évangile. Il a changé la *traduction* de l’Évangile en une norme historique. Parce que l’Évangile dit : « Tu ne tueras point ». Point final. Sans exceptions. La doctrine sociale avait introduit l’exception de la légitime défense de l’État.
Mais l’Évangile continue de dire : « Tu ne tueras point». Or, le même processus est à l’œuvre pour la guerre.
Qu’était la guerre juste ? Un compromis honnête (hélas sans rapport avec l’Évangile)
Augustin d’Hippone, Thomas d’Aquin, Francisco de Vitoria — ils n’étaient pas bellicistes. Ils vivaient dans des empires qui s’effondraient, face à des invasions qui menaçaient des peuples entiers. Ils se sont demandé : « Pouvons-nous tuer pour défendre les innocents ? ». Et ils ont répondu : « Oui, mais seulement à certaines conditions ». C’est ainsi qu’est née la théorie de la guerre juste : cause juste, ultima ratio, autorité légitime, proportionnalité, intention droite.
Pendant des siècles, cette théorie a fonctionné comme un frein. Elle a empêché, du moins sur le papier, que la violence soit sacralisée. Elle a rappelé aux rois que même en temps de guerre, il existe des limites. Ce n’était pas une doctrine de paix, mais une doctrine de *limitation du mal*. Un moindre mal.
Mais il y avait déjà un problème théologique énorme. Aucun des Pères, aucun des docteurs médiévaux ne s’était jamais demandé : « Et Dieu, que pense-t-il de tout cela ? ». Ils avaient pris pour acquis que Dieu *pouvait* être invoqué en faveur de la guerre juste. Ils avaient oublié les paroles de Jésus : « Remets ton épée à sa place, car tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée ». Ils avaient oublié le « ne résistez pas au mal ». Ils avaient oublié que le seul acte apparemment violent de Jésus fut un acte d’indignation : ce fut l’expulsion des marchands du temple, et même alors, « personne n’est mort ».
En d’autres termes, la théorie de la guerre juste fut une tentative honnête, tout en faisant abstraction du Christ et de son Évangile. Elle se basait sur le droit naturel, sur la raison (peut-être sur la « raison pure, naturelle, commune » ?), non sur la Révélation. Et pour cela, elle pouvait être acceptée même par un païen. Toutefois, un chrétien doit écouter le discours sur la montagne.
La guerre juste, en somme, était déjà une capitulation. La capitulation devant la nécessité historique. La capitulation devant le réalisme politique. Ce n’était pas l’Évangile. C’était un compromis.
Aujourd’hui, ce compromis ne tient plus. Pour trois raisons convergentes
La raison historique. La guerre juste présupposait des armées qui s’affrontaient en terrain découvert, des rois qui signaient des traités, des soldats qui distinguaient les combattants des non-combattants. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Les guerres sont asymétriques : un État contre un groupe terroriste qui se cache parmi les civils. Les guerres sont totales : on bombarde des hôpitaux, des écoles, des marchés. Les guerres sont technologiques : drones, missiles à longue portée, bombes intelligentes qui tuent de toute façon des enfants. Dans ce contexte, le critère de proportionnalité devient une fiction. Combien de morts innocents sont « proportionnés » à la destruction d’un dépôt de missiles ? La question est déjà un blasphème.
La raison technique. La guerre moderne est autodestructrice. L’expérience des dernières décennies le démontre : Afghanistan, Irak, Libye, Syrie, Ukraine, Gaza. Aucune de ces guerres n’a apporté la paix. Elles ont apporté plus de haine, plus de terrorisme, plus d’instabilité. La guerre ne fonctionne plus comme instrument politique, si tant est qu’elle ait jamais fonctionné. Aujourd’hui, c’est simplement une usine à monstres.
La raison théologique, la plus importante. L’Église a redécouvert, lentement, péniblement, que le Dieu de Jésus-Christ est seul et toujours amour. Il n’y a pas un Dieu de la guerre à côté d’un Dieu de la paix. Il y a un seul Dieu, et ce Dieu s’est révélé sur la croix. Sur la croix, Dieu n’a pas répondu à la violence par la violence. Il a répondu par le pardon.
Le paradoxe de la force douce
Il y a un malentendu ancien que nous devons enfin dissiper : croire que s’opposer à la violence exige autant de violence. C’est le malentendu de la loi du talion, le raisonnement du « tu m’as fait du mal, donc je t’en fais ». Cela semble logique. Au contraire, c’est le piège le plus stupide dans lequel l’humain puisse tomber, car il fonctionne comme un feu qui utilise plus d’essence pour éteindre un autre feu.
Essayons de penser avec la tête, avant même le cœur. Un coup de poing en déclenche un autre. Un missile en appelle un autre. Chaque coup rendu ne clôture pas le compte, il l’ouvre à intérêts composés. La violence ne résout jamais le problème qu’elle prétend vouloir résoudre : elle le multiplie, le rend chronique, le transforme en héritage pour les enfants et les petits-enfants. C’est une machine qui ne produit que son propre carburant : haine, vengeance, peur.
Alors que faire ? Rester inerte ? Subir en silence ? Non. Le mot « non-violence » – écrit d’un trait, sans espace – ne signifie pas « ne rien faire ». Il signifie faire quelque chose de complètement différent. C’est l’art de rendre à l’autre son humanité au moment même où il essaie de t’enlever la tienne.
Pensons à lorsqu’un agent de la dictature, lors d’un interrogatoire, gifle un homme. La réaction instinctive serait de gifler à son tour, ou de se murer dans le silence. Il existe pourtant une troisième voie : le regarder dans les yeux et demander : « Pourquoi me frappes-tu ? Si j’ai fait une erreur, dis-moi où. Si je n’en ai pas fait, pourquoi me traites-tu ainsi ? ». Ce n’est pas de la faiblesse. C’est un coup de poing dans l’estomac de sa conscience. C’est dire : « Tu n’es pas seulement un bras armé. Tu es une personne qui peut encore penser, choisir, s’arrêter ». C’est un acte de confiance radicale dans la raison de l’autre. Et cela fonctionne, quand cela fonctionne, parce que cela désarme l’agresseur de l’intérieur : cela lui enlève l’excuse d’avoir face à lui un ennemi anonyme et lui renvoie un miroir.
C’est la force douce. Elle ne frappe pas, mais elle démonte. Elle n’agresse pas, mais elle démasque. Elle ne gagne pas au sens militaire du terme, mais elle rend la victoire militaire insignifiante, parce qu’elle montre qu’il existe un plan plus élevé où les armes n’arrivent pas.
La guerre comme crime structurel
Il fut une époque où la guerre était un duel : deux armées se choisissaient, se défiaient en champ libre, et le vainqueur prenait un morceau de terre. C’était déjà horrible, mais au moins cela avait une forme de décence primitive : les soldats savaient qu’ils prenaient des risques, les civils regardaient de loin. Cette époque est morte dans la boue des tranchées de la Première Guerre mondiale. Et elle n’est jamais ressuscitée.
Aujourd’hui, la guerre n’est plus un conflit entre militaires. C’est une opération qui a pour cible principale ceux qui ne font pas la guerre, qui ne la décident pas, qui ne la veulent pas. Des enfants qui jouent dans la rue. Des personnes âgées qui font la queue pour du pain. Des malades à l’hôpital. Des femmes qui allaitent. La stratégie de la guerre moderne – avec ses missiles à longue portée, ses bombes à sous-munitions qui explosent à retardement, ses drones qui frappent sans voir le visage de ceux qu’ils tuent – n’est pas de « frapper l’ennemi ». C’est de « détruire tout ce que tu rencontres ». Parce que l’ennemi n’est plus une armée en uniforme. L’ennemi est la vie même du pays que tu veux plier. Et alors tu frappes les hôpitaux pour faire s’effondrer le moral. Tu frappes les écoles pour effacer l’avenir. Tu frappes les marchés pour briser le quotidien.
Ce ne sont pas des dommages collatéraux. Ce sont la méthode. Ce sont la substance.
Voilà pourquoi chaque guerre aujourd’hui est un crime contre l’humanité. Pas « certaines guerres ». Pas « les guerres injustes ». Chaque guerre. Parce que chaque guerre, même celle qui se proclame « défensive », même celle qui invoque la « légitime défense », produit systématiquement le massacre d’innocents comme partie intégrante de son plan opérationnel. Ce n’est pas un effet indésiré. C’est l’effet désiré : terroriser, anéantir, effacer.
Et nous, qui avons déclaré illégitime la torture – après des siècles où elle était « normale » – qui avons déclaré illégitime l’esclavage – après des millénaires – qui avons déclaré illégitime la peine de mort – après deux mille ans d’exécutions capitales – nous sommes aujourd’hui appelés à franchir l’étape suivante. La seule cohérente avec la conscience civile et chrétienne : déclarer illégitime la guerre.
Pas parce que nous sommes naïfs. Mais parce que nous avons appris, à un prix élevé, qu’il existe des seuils qui, une fois franchis, rendent l’homme inhumain. Et la guerre moderne a franchi tous les seuils. Ce n’est plus un instrument politique. C’est un mécanisme d’autodestruction de l’humanité. Et en tant que tel, il doit être mis hors la loi – d’abord dans notre conscience, puis dans les traités, puis dans les faits.
Tant que nous raisonnons encore avec la loi du talion, nous restons dans la préhistoire. Et dans la préhistoire, on s’entretue sans savoir pourquoi. L’heure de l’histoire – de la vraie histoire humaine – est l’heure où l’on apprend à défendre la vie sans fabriquer de la mort.
La paix désarmée et désarmante
Alors, quand un catholique demande au Pape d’être « prudent » parce que l’Église aurait une tradition millénaire sur la guerre juste, il faut rappeler certaines choses.
Premièrement : la tradition millénaire n’est pas monolithique. À côté de la théorie de la guerre juste a toujours vécu, parfois souterrainement, parfois explicitement, le témoignage des martyrs qui refusaient la violence, des saints qui prêchaient la paix, des mouvements qui ont choisi la non-violence évangélique.
Deuxièmement : dans l’Église catholique, il existe même un développement du dogme, alors imaginez pour les doctrines. On ne jette rien de la tradition, mais on la relit à la lumière de l’Évangile. Il en fut ainsi pour la liberté religieuse – autrefois condamnée, aujourd’hui revendiquée. Il en fut ainsi pour la peine de mort. Il en sera de même pour la guerre.
Troisièmement : la doctrine sociale de la guerre juste ne doit pas être jetée. Elle doit être assumée et dépassée. Ses critères – cause juste, *ultima ratio*, proportionnalité – deviennent aujourd’hui des critères pour *éviter* la guerre, non pour l’autoriser. Ils servent à dire : « Vous voyez ? Aucune guerre moderne ne satisfait plus ces critères. Donc, ne combattez pas ».
Le pape Léon XIV, depuis le début de son pontificat, parle d’une paix « désarmée et désarmante ». Ce n’est pas une utopie. C’est la paix de celui qui sait que la première forme de défense du peuple de Dieu est la tâche de Dieu lui-même – non pas parce que nous devons rester les bras croisés, mais parce que la confiance en la promesse divine nous rend créatifs, non passifs.
Investir dans la défense civile non armée : corps de paix, observateurs internationaux, sanctions ciblées, pression diplomatique, boycott économique, interposition non-violente. Ce ne sont pas des recettes toutes faites, mais ce sont des voies à parcourir. Elles exigent du courage, de la créativité, de la patience. Elles exigent de croire que la lumière brille dans les ténèbres et que les ténèbres ne l’ont pas vaincue.
« Dieu le veut » ne peut se dire que pour la paix. Jamais plus pour la guerre.
Parce que seule la paix est juste. La guerre, chaque guerre, est toujours et seulement une défaite de la raison humaine.
Carlo Marino

