Après près de deux heures de dialogue privé, cinq des sept survivants rencontrés par le Pontife racontent le climat de la rencontre : « Ce n’est pas un Pape naïf, il connaît la dimension systémique des abus et veut travailler avec nous pour que le changement devienne réel »
La rencontre la plus discrète et peut-être la plus significative du voyage apostolique de Léon XIV en France a continué à faire parler d’elle après sa conclusion. À Lourdes, quelques heures après le long entretien avec le Pontife à la Maison épiscopale, cinq des sept survivants d’abus commis par des membres du clergé ont choisi de raconter aux journalistes ce qu’ils avaient vécu. Il en ressort le portrait d’un Pape attentif à l’écoute, capable d’une profonde empathie, mais également conscient que la lutte contre les abus exige des réformes concrètes, de la vigilance et de la responsabilité.
Pendant près de deux heures, Léon XIV a reçu individuellement quatre hommes et trois femmes, écoutant leurs histoires, leur douleur et les conséquences d’une violence souvent aggravée par le silence de ceux qui auraient dû les protéger. La rencontre s’est ensuite achevée par un moment collectif de prière et par l’engagement du Pape afin que « le mal vécu ne se reproduise pas pour d’autres ».
« Nous avons rencontré un homme véritablement à l’écoute »
Les participants à la rencontre expliquent que rien n’avait été laissé à l’improvisation. Pendant un mois, ils avaient préparé avec le Saint-Siège les modalités et le contenu de l’entretien, en demandant qu’il soit organisé en deux temps, l’un personnel et l’autre collectif.
« Nous devions le voir pendant une heure et finalement nous sommes restés avec lui une heure et cinquante minutes », raconte Olivier Mardi, cofondateur de l’association Voix Libérées de Touraine. « Les modalités avaient été élaborées directement avec lui et avec nous : comment prendre la parole, quels thèmes aborder, comment raconter nos expériences ».
Jérôme Guillement, survivant d’abus subis pendant son enfance, décrit ainsi les quinze minutes passées face au Pontife : « Nous avons rencontré un homme véritablement à l’écoute. Il est rare que je rencontre quelqu’un avec une telle capacité d’écoute en profondeur ».
« Le Pape était profondément bouleversé »
Ce qui a le plus frappé les victimes n’a pas seulement été l’attention portée à leurs paroles, mais aussi la participation émotionnelle de Léon XIV.
« Il a répondu en parlant d’abord de ses émotions », affirme Mardi. « Il nous a dit qu’il était profondément touché, profondément blessé. Il a parlé de blessures encore ouvertes, déjà après sa rencontre avec les victimes en Espagne, et il était totalement en résonance avec nos histoires. C’est cela qui rend cette rencontre transformatrice ».
Bertrand Virieux, fondateur de La Parole Libérée, parle lui aussi d’une expérience de réconciliation : « Ce qui m’a frappé, c’est son langage non verbal, sa profondeur, sa manière d’écouter. Cela m’a réconcilié ».
L’étreinte qui a rouvert le chemin de la foi
Parmi les témoignages les plus bouleversants figure celui de Jean-Marie Delbos, victime dans la célèbre affaire du collège Notre-Dame de Bétharram. Il raconte avoir perdu la foi il y a soixante-cinq ans, après les abus qu’il avait subis lorsqu’il était enfant.
« Je lui ai demandé de bénir ma mère. Lorsqu’il a vu dans quel état je me trouvais, il m’a pris dans ses deux bras. Je n’aurais jamais imaginé que ce soit le Pape qui m’embrasse », confie-t-il avec émotion. « Aujourd’hui, je suis retourné à la messe pour la première fois depuis soixante ans. Lorsqu’il nous a réunis et nous a bénis, j’ai même fait le signe de croix. Moi qui suis notoirement athée ».
Pour Delbos, la rencontre ne clôt pas le chemin vers la justice, mais ouvre une possibilité nouvelle : « Nous attendons encore des réponses concrètes, mais aujourd’hui, quelque chose s’est réellement passé ».
« Il n’est pas naïf : il connaît la dimension systémique des abus »
L’un des aspects les plus significatifs apparus au cours du dialogue concerne la conscience du Pape quant à la nature structurelle des abus dans l’Église.
« C’est un juriste de formation universitaire. Il connaissait mon histoire et m’a posé des questions très précises », observe Guillement. « J’ai perçu un homme engagé et déterminé. Il n’est pas naïf, il sait que les abus continueront à se produire si nous ne restons pas vigilants ».
Au cours de l’entretien, le mot « systémique » est revenu à plusieurs reprises, déjà au cœur du rapport de la Ciase de 2021 sur les abus dans l’Église de France. Selon Olivier Mardi, Léon XIV « a une opinion très claire sur la dynamique systémique qui a permis pendant des décennies la perpétuation des violences et leur dissimulation ».
Un chemin à construire ensemble
Les victimes ont présenté au Pontife de nombreuses propositions : renforcer la prévention, coopérer avec des acteurs extérieurs à l’Église, rendre les mécanismes de protection plus efficaces et poursuivre le chemin engagé par l’épiscopat français.
« Naturellement, il n’a pas donné de réponses immédiates », expliquent-elles. « Mais il était encourageant de l’entendre dire qu’il travaillerait avec nous. La France a fait beaucoup, mais il reste encore une quantité immense de travail à accomplir ».
C’est peut-être là la dimension la plus significative laissée par la rencontre de Lourdes : les victimes ne se sentent plus seulement destinataires de gestes de proximité, mais interlocutrices d’un chemin partagé. Et Léon XIV, par l’écoute avant même les paroles, a choisi de les placer au cœur de la transformation de l’Église vers une communauté plus transparente, plus sûre et capable d’affronter et de guérir les blessures du passé.
Letizia Lucarelli



