“Magnifica humanitas” redessine la doctrine sociale à partir du refus le plus ferme de la guerre et des armes. Un texte dans la continuité de Bergoglio et Ratzinger, mais ouvert à toutes les nouvelles perspectives technologiques (Salvatore Izzo et Letizia Lucarelli)

“La magnifique humanité créée par Dieu se trouve aujourd’hui face à un choix décisif : élever une nouvelle tour de Babel ou édifier la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble”. C’est par cette ouverture forte et symbolique que débute la première encyclique de Léon XIV, Magnifica humanitas, consacrée à la “protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle”, mais destinée à embrasser tout le champ de la doctrine sociale de l’Église : travail, migrations, guerre, économie mondiale, technologie et nouvelles formes de pouvoir.

Le Pape l’affirme immédiatement avec clarté : “la technologie n’est pas une force antagoniste à la personne”, ni “un mal en soi”, mais elle n’est pas non plus neutre. “Elle prend le visage de ceux qui la pensent, la financent, la réglementent et l’utilisent”. D’où l’appel central : “construire dans le bien” et “rester humains”, au sein d’une histoire traversée par les accélérations technologiques et de nouvelles inégalités.

Le pape Léon XIV lance un appel fort et articulé contre la dérive technocratique du monde contemporain, en plaçant au centre la question du contrôle humain sur la technologie et les nouveaux systèmes de pouvoir numérique.

Aucun algorithme ne rendra la violence acceptable

Le Souverain pontife affirme avec netteté : “Il n’existe aucun algorithme capable de rendre la guerre moralement acceptable”, soulignant le risque que l’intelligence artificielle soit intégrée aux systèmes militaires sans garde-fous éthiques adéquats. Il demande donc que son utilisation dans le domaine militaire soit soumise “aux contraintes éthiques les plus rigoureuses”, tout en dénonçant la difficulté croissante à distinguer le vrai du faux dans un monde où contenus et images artificiels peuvent manipuler l’opinion publique.

Au centre du document émerge une critique structurelle des inégalités contemporaines : “Les injustices ne naissent pas seulement de mauvais choix individuels, mais aussi de structures, de mécanismes et d’organisations économiques et culturelles” produisant des déséquilibres systémiques. Dans cette perspective, le Pape dénonce un modèle de développement qui “augmente la consommation de certains en faisant peser les coûts et les blessures sur d’autres”, remettant en cause la soutenabilité morale de l’ordre économique mondial actuel.

Une large place est également consacrée à la propriété et aux nouveaux biens numériques. Le Pontife reprend la doctrine sociale de l’Église sur la fonction sociale de la propriété privée, affirmant qu’aujourd’hui doivent également être considérés comme des biens destinés universellement à tous “les brevets, les algorithmes, les plateformes numériques, les infrastructures technologiques et les données”, afin d’éviter de nouvelles formes d’exclusion et d’inégalité.

Particulièrement incisive est la dénonciation de la concentration du pouvoir technologique : le contrôle des données et des infrastructures numériques est entre les mains de quelques acteurs économiques qui finissent par déterminer “les conditions d’accès, les règles de visibilité et les possibilités mêmes de participation”, générant des systèmes toujours plus opaques et difficiles à contrôler. Ce déséquilibre produit, selon le Pape, “de nouvelles dépendances, exclusions, manipulations et inégalités”.

Sur le plan politique et économique, Léon XIV invite à dépasser l’idée d’une autorégulation spontanée des marchés, rappelant qu’il n’est plus possible de se fier uniquement à “la main invisible”. C’est à la politique, affirme-t-il, d’orienter le développement technologique et économique vers le bien commun, en promouvant un travail digne, l’inclusion sociale et une répartition équitable des bénéfices de l’innovation.

Dans un passage central de l’encyclique, le Pontife met en garde contre la réduction de la technique à un principe absolu : lorsqu’elle devient le critère dominant, elle finit par établir “ce qui compte et ce qui peut être écarté”, réduisant les personnes à des rouages d’un système productif toujours plus performant.

Le message final est une invitation forte et synthétique : “désarmer l’intelligence artificielle”, en rompant l’équivalence entre puissance technologique et droit de gouverner. Un appel à “rester humains”, en réaffirmant la centralité de la conscience, de la politique et de la responsabilité éthique face aux transformations radicales de l’ère numérique.

Le risque de tout réduire à l’efficacité

Au cœur de l’encyclique, Léon XIV met en garde contre le risque de réduire toute chose à l’efficacité. “La pression de nouvelles idéologies et de certains intérêts très puissants peut réduire la personne à une ressource à utiliser et exploiter”, écrit le Pontife, rappelant que “la dignité fondamentale de chaque personne ne s’acquiert pas et ne se mérite pas”.

C’est ici qu’émerge l’un des noyaux théologiques et sociaux du texte : la doctrine sociale de l’Église non comme un “manuel de principes”, mais comme un “chemin de discernement communautaire”, jusqu’à devenir une “théologie de la communion dans l’histoire”.

Une ligne qui s’inscrit dans la tradition du Concile Vatican II et du magistère moderne : de Rerum novarum à Pie XII, de Jean-Paul II à Benoît XVI et François, dans une continuité que le Pape résume ainsi : “chaque successeur de Pierre a mis en lumière différents aspects d’un patrimoine unique : dignité de la personne, travail, solidarité, subsidiarité, soin de la création, paix et fraternité”.

Le travail comme dignité, non comme coût

Un passage central concerne le travail. Léon XIV reprend la tradition de Laborem exercens en rappelant que le travail n’est jamais seulement une question économique : “le juste salaire est une vérification concrète de l’équité du système”, car il montre si le travailleur est “une personne ou un simple coût de production”.

Et encore : “les formes de précarité et d’automatisation ne peuvent être évaluées uniquement en termes d’efficacité, mais à partir de la dignité du travailleur”. Le travail devient ainsi le lieu où “l’être humain met en jeu sa liberté, sa créativité et sa capacité à coopérer”.

Bien commun et droits des peuples

Parmi les principes de la doctrine sociale, le Pape place le bien commun au centre : “la promotion du bien commun ne peut jamais être séparée du droit des peuples à exister et à préserver leur identité”. Et il ajoute une formule très nette : “toute tentative d’éliminer ou de soumettre une nation est gravement immorale et donc inacceptable”.

Parallèlement, la destination universelle des biens se traduit aujourd’hui par l’exigence d’éviter les concentrations technologiques : “les connaissances et les technologies ne doivent pas être concentrées entre les mains de quelques-uns, alimentant la fracture entre inclus et exclus de la révolution numérique”.

Les migrants, test décisif de justice et de fraternité

La manière dont une société traite les migrants, réfugiés et déplacés représente l’un des principaux critères permettant de mesurer la qualité de la justice et de la fraternité, écrit Léon XIV dans sa première encyclique, consacrant une large place au thème des migrations à l’époque de la révolution numérique et des nouvelles inégalités mondiales.

Pour le Pontife, les migrants constituent un “test décisif” pour comprendre si la société est guidée par la peur ou par la reconnaissance de la dignité humaine.

L’encyclique rappelle le droit de toute personne à chercher sécurité, paix et espérance lorsque les guerres, les persécutions, la faim ou la pauvreté obligent à quitter sa terre.

D’où l’invitation à garantir des voies légales et sûres pour ceux qui migrent, ainsi que des conditions d’accueil dignes et de véritables parcours d’intégration.

Léon XIV souligne cependant un autre principe : le droit de rester dans sa propre patrie. Selon le Pape, personne ne devrait être contraint d’abandonner sa maison à cause des conflits, de l’exploitation économique ou de l’instabilité politique.

C’est pourquoi la communauté internationale est appelée à affronter les “causes profondes” des migrations.

Dans le texte, le Pontife dénonce les nouvelles formes de colonialisme économique et technologique qui aggravent les déséquilibres et la pauvreté.

Les grandes concentrations de richesse, observe l’encyclique, risquent de créer un monde divisé entre inclus et exclus de la révolution numérique.

L’éthique de la solidarité

Léon XIV rappelle également le devoir de solidarité entre les peuples et les générations.

L’accueil, explique le Pape, ne peut être réduit à un problème d’ordre public ou de gestion administrative.

Il s’agit au contraire d’une question qui concerne la dignité même de la personne humaine.

L’encyclique met en garde contre les récits politiques et médiatiques qui alimentent la peur, l’hostilité et la déshumanisation des migrants.

La culture du rejet, observe le Pontife, risque de transformer les hommes et les femmes en chiffres ou en urgences permanentes.

Le document rappelle aussi la contribution positive des migrations à la vie des sociétés contemporaines. Les différences culturelles, si elles sont accueillies dans le respect réciproque, peuvent devenir une occasion d’enrichissement humain et social.

Léon XIV invite également l’Église à rester aux côtés des plus vulnérables, en écoutant les souffrances de ceux qui traversent déserts, frontières et mers.

Le Pape dénonce enfin les morts le long des routes migratoires comme une blessure ouverte pour toute l’humanité.

La paix et la justice, précise l’encyclique, ne se construisent pas en érigeant des murs mais en reconnaissant dans l’autre un frère.

 

Salvatore Izzo e Letizia Lucarelli

Sur la photo : le pape Léon XIV devant la tour de Babel. Image réalisée avec l’IA.