« On ne sert vraiment que ce que l’on aime ». Entretien avec Marianna Rocher, présidente de l’Union des Français de l’Étranger: « En Italie, j’ai redécouvert la valeur des racines et le sens du service » (Lelio Antonio Deganutti)

Entrepreneuse à succès dans le monde du luxe, aujourd’hui auteure et consultante artistique, Marianna Rocher incarne un pont vivant entre la France et l’Italie. Dans cet entretien exclusif, la Présidente de l’UFE (Union des Français de l’Étranger) pour l’Italie du Nord raconte son parcours : du défi personnel contre la maladie à son dévouement pour la communauté française en Italie. Un dialogue profond qui va de la musique comme soin de l’âme à la défense de la dignité des travailleurs et des jeunes, guidé par ces racines chrétiennes qui font de l’Italie un terrain fertile pour la transmission des valeurs humaines et civiles..

Madame Rocher, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Je suis Marianna Rocher, consultante artistique et culturelle dans le domaine musical, mère d’une jeune fille de 20 ans qui poursuit ses études en France, et compagne d’un Italien — ce qui dit beaucoup de mon ancrage ici. Française de cœur et Italienne d’adoption, je vis en Italie du Nord depuis 2019. C’est ma cinquième expatriation, après quatre pays sur trois continents : Cameroun, Russie, Suède, Finlande. Chaque pays m’a donné quelque chose, mais c’est l’Italie qui m’a appris la patience, la mémoire, et un certain art de vivre que la France a parfois oublié.

Pendant vingt-cinq ans, j’ai été chef d’entreprise et directrice export dans le luxe et le prêt-à-porter international. Une vie de voyages, de négociations, de ponts construits entre les cultures. Aujourd’hui, je consacre l’essentiel de mon énergie à la musique, à l’écriture, et à l’engagement public.

Vous êtes auteure de deux livres, dont un témoignage très personnel. Que racontez-vous dans ce livre ?

Ce livre – publié en français sous le titre Mon cancer et moi, et en italien sous Io e il mio cancro – est le récit d’une traversée. Celle d’une maladie qui vous oblige à tout réordonner : ce qui compte, ce qui ne compte plus, qui vous accompagne vraiment, ce que vous voulez encore faire du temps qui vous est donné. C’est aussi un livre sur la lumière qu’on trouve au fond de l’épreuve, et sur ce que cela change ensuite, durablement, dans la manière d’habiter sa vie.

Je l’ai écrit pour celles et ceux qui traversent la même chose, ou qui accompagnent un proche. Je voulais qu’il y ait un livre qui ne mente pas, qui ne dramatise pas non plus, et qui tienne la main. Je travaille actuellement à un roman, qui est d’une autre nature — plus libre, plus large — mais qui prolonge cette même intuition : on n’écrit que pour relier.

Vivre en Italie, pour une Française catholique, c’est aussi vivre dans un pays où les racines chrétiennes restent visibles. Qu’est-ce que cela change ?

Cela change beaucoup. En Italie, les racines chrétiennes ne sont pas un débat abstrait : elles sont visibles dans chaque village, dans chaque place, dans chaque Angélus qui sonne à midi. Pour les Français installés ici, et particulièrement pour les familles, c’est souvent un soulagement — celui de retrouver un cadre où la transmission, la famille, la dignité de la personne ne sont pas des concepts qu’il faut défendre du bout des lèvres.

Je crois profondément que l’action publique, comme la création artistique, ne peut se passer d’une boussole morale. On ne défend pas un retraité injustement redressé, on ne se bat pas pour qu’un jeune voie son diplôme reconnu, si l’on n’a pas d’abord une certaine idée de l’homme — de sa dignité, de ce qu’il mérite. Cette conviction, je la dois autant à mon parcours personnel qu’à ce que l’Italie m’a appris.

Vous êtes consultante artistique dans la musique, label indépendant, compositrice. Quel rôle joue la musique dans votre vie ?

La musique n’est pas un divertissement — c’est une manière de transmettre, de relier, de soigner parfois. Je travaille comme consultante artistique et culturelle, j’accompagne des artistes, je compose, et je collabore avec des partenaires culturels en Italie comme en France. La musique m’a appris ce que vingt-cinq ans dans le luxe ne m’avaient pas tout à fait enseigné : la patience d’une œuvre, le temps long de ce qui se construit.

Je travaille aussi à plusieurs projets éditoriaux à dimension culturelle et humanitaire, dont l’un explore le rôle que la musique peut jouer au service des plus fragiles. C’est encore une manière, pour moi, de mettre une compétence professionnelle au service d’un sens. Je crois qu’à un certain moment de la vie, on ne peut plus dissocier ces deux choses.

Vous êtes Présidente de l’Union des Français de l’Étranger pour l’Italie du Nord et vous êtes aussi candidate aux élections consulaires du 31 mai. Comment êtes-vous venue à l’engagement public ?

L’engagement a toujours été là, mais sous une forma silencieuse. C’est en arrivant en Italie, et en voyant de près les réalités de nos compatriotes — un retraité redressé fiscalement après une vie de travail, un entrepreneur qui ne sait plus à quelle administration s’adresser, un jeune dont le diplôme français se heurte à des procédures interminables — que j’ai compris qu’il fallait agir.

En 2021, je me suis présentée une première fois sur une liste apolitique centrée sur l’environnement et la culture. Une belle aventure humaine, mais une leçon : les bonnes intentions sans force politique ne suffisent pas à débloquer les dossiers. J’ai alors fait le choix d’un engagement plus structuré, et j’ai pris la présidence de l’UFE Italie du Nord, qui me permet d’être au cœur des réalités consulaires et de connaître les dossiers de l’intérieur.

Quelle est, selon vous, la mission profonde d’un élu ou d’un représentant des Français de l’étranger ?

Servir, et obtenir des résultats. Pas représenter symboliquement. Quand on a vu, comme moi, des dossiers s’enliser pendant des années — la double imposition des retraités, la CFE qui pèse sur nos entrepreneurs, les diplômes français non reconnus — on comprend que la mission n’est pas de tenir un discours, mais de porter ces dossiers avec la force nécessaire pour qu’ils aboutissent.

Et derrière chacun de ces dossiers, il y a une personne. C’est cela que je veux ne jamais perdre de vue : un retraité qu’on redresse, ce n’est pas un chiffre, c’est une vie de travail. Un jeune dont le diplôme est bloqué, ce n’est pas un dossier, c’est un avenir. La dignité des personnes, c’est cela qui doit guider l’action.

Quel message souhaitez-vous adresser à la communauté française catholique d’Italie qui lira cet entretien ?

Je voudrais leur dire d’abord : vous n’êtes pas seuls. La France n’oublie pas ses enfants installés à l’étranger — ou du moins, elle ne devrait pas. Beaucoup de nos compatriotes en Italie portent une double fidélité : à la France de leur naissance, et à l’Italie qui les a accueillis. Cette double fidélité est une richesse, pas une faiblesse.

Je voudrais leur dire ensuite : ne renoncez pas à transmettre. La langue française, la mémoire, la foi quand elle est la vôtre, le goût du travail bien fait, le sens de la famille — tout cela vaut la peine d’être transmis, et l’Italie est précisément l’un des derniers pays où l’on peut le faire sans avoir à s’en excuser.

Et enfin, je leur dirais simplement merci. Merci de faire vivre, par leur seule présence, un lien franco-italien qui est l’un des plus beaux héritages de l’Europe.

Lelio Antonio Deganutti