À Metz, entre Macron et Léon XIV, un échange sur les racines de l’Europe : de la laïcité à la paix désarmée (Letizia Lucarelli)

À Metz, dans le lieu symbolique lié à Robert Schuman, le président français parle de l’Europe comme d’un espace de liberté, de droit et de souveraineté. Aussitôt après, Léon XIV relance la dimension spirituelle du projet européen et met en garde : le réarmement ne peut pas être la voie de la paix.

Une sorte d’échange, plus idéal que polémique, entre Emmanuel Macron et Léon XIV a accompagné ce matin à Metz la réflexion sur les racines de l’Europe. D’abord le président français, puis le Pape, dans le même Centre des Congrès Robert Schuman, ont abordé le rapport entre identité, laïcité, paix et avenir du continent. Deux langages différents, mais un terrain commun : la nécessité d’éviter que l’Europe ne perde sa capacité à construire la paix par le dialogue et la coopération.

Le choix de Metz n’est pas fortuit. C’est une ville frontière, marquée dans son histoire par les conflits franco-allemands, et elle porte le nom de Robert Schuman, l’un des pères de l’intégration européenne. C’est précisément ici que Léon XIV a voulu situer sa réflexion sur les racines de l’Europe, devant des représentants européens et en présence de Macron, qui avait invité les dirigeants de l’Union à ce rendez-vous.

Macron : l’Europe de la laïcité et du droit

Le président français a construit son intervention dans le sillage de la tradition républicaine française, en insistant sur la laïcité comme espace de liberté de conscience et non comme négation du fait religieux. Il s’agit d’une conception dans laquelle l’État ne doit pas s’identifier à une foi, mais doit garantir à chacun la possibilité de la pratiquer librement.

Cette approche était déjà apparue lors du premier échange public entre Macron et Léon XIV à l’Élysée, lorsque le président avait revendiqué une France engagée en faveur de la paix, du multilatéralisme, du droit international et de la Charte des Nations unies. Macron avait également souligné que la paix ne pouvait pas se réduire au simple silence des armes, mais devait inclure la justice, la sécurité, le respect des droits et la souveraineté des peuples.

C’est une idée de l’Europe fortement liée à l’histoire politique de la République : un continent dans lequel les différentes convictions religieuses doivent pouvoir coexister au sein d’un ordre commun, fondé sur les droits et les institutions.

Léon XIV : les racines ne sont pas seulement une mémoire

Le Pape, immédiatement après, a déplacé le discours sur un autre terrain. Pour Léon XIV, les racines de l’Europe ne peuvent pas être considérées uniquement comme un élément historique ou culturel, mais constituent une responsabilité pour le présent.

La référence à Schuman prend ainsi un sens précis. L’Europe, née après deux guerres mondiales de la volonté de transformer les anciennes oppositions en coopération, ne peut pas être réduite à un projet économique ou bureaucratique. Elle doit continuer à être un projet de paix.

Dans sa réflexion, le Pontife a relié la tradition chrétienne à la construction européenne sans l’opposer à la modernité. Les racines chrétiennes, dans la perspective proposée à Metz, ne sont pas présentées comme un instrument permettant d’exclure ceux qui ne croient pas, mais comme l’une des sources historiques d’une conception de la personne, de la dignité, de la fraternité et du service du bien commun.

C’est là que le discours de Léon XIV rencontre celui de Macron tout en s’en distinguant. Le président parle surtout le langage de la République et du droit ; le Pape celui de la conscience, de la fraternité et de la responsabilité morale. Mais tous deux font appel à la paix et au multilatéralisme.

La véritable distance apparaît sur la manière de construire la sécurité

C’est surtout sur la sécurité européenne que le message de Léon XIV prend un ton particulièrement net. Le Pontife met en garde contre l’idée que le renforcement des armements puisse automatiquement constituer une garantie de paix.

À Metz, il dénonce l’illusion du réarmement et rappelle la nécessité d’un travail actif de construction de la paix. La guerre revenue au cœur de l’Europe, avec une référence au conflit russo-ukrainien, est qualifiée de nouvelle « inutile boucherie », dans un rappel qui évoque la condamnation de la Première Guerre mondiale prononcée par Benoît XV.

Il ne s’agit donc pas seulement de demander la fin des guerres, mais de s’interroger sur la logique qui les rend possibles. Pour Léon XIV, la paix ne naît pas de l’équilibre des armes, mais de la capacité des États à se reconnaître mutuellement, à négocier et à accepter également le sacrifice de certaines positions lorsqu’il s’agit de parvenir à un accord.

En ce sens, le discours de Metz complète celui prononcé à l’Élysée quelques jours auparavant. Déjà à Paris, Léon XIV avait demandé à la France d’être « artisan de paix et du multilatéralisme » et de tracer la voie d’une « paix désarmée et désarmante ».

De l’Europe des frontières à l’Europe de la rencontre

Le choix de Metz prend alors une valeur qui dépasse la cérémonie. La ville a été française et allemande à plusieurs reprises, elle a connu des annexions, des guerres et des changements de frontières. Schuman, né au Luxembourg alors rattaché à l’Empire allemand et devenu citoyen français après la Première Guerre mondiale, représente dans sa propre biographie cette complexité européenne.

Léon XIV semble vouloir dire que c’est précisément de cette mémoire que devrait naître une nouvelle responsabilité. L’Europe ne doit pas recommencer à considérer les frontières comme des lignes de séparation absolue, mais les transformer en lieux de rencontre.

Et la rencontre interreligieuse qui a précédé le discours sur les racines européennes va dans la même direction. Le Pape a affirmé que dialoguer ne signifie pas renoncer à sa propre identité, mais s’ouvrir à la différence de l’autre. Il a également prononcé des paroles particulièrement fortes contre toute utilisation de la religion pour justifier la violence : invoquer le nom de Dieu pour légitimer l’oppression et la violence signifie, pour Léon XIV, le profaner.

Une Europe avec une mémoire et un avenir

L’« échange » de Metz n’est donc pas une confrontation entre Macron et le Pape, mais la rencontre entre deux perspectives qui se rejoignent sur le terrain européen.

Macron rappelle la République, la laïcité, le droit international, la souveraineté et le multilatéralisme. Léon XIV ajoute à ce cadre la dimension spirituelle, la fraternité, la dignité de la personne et une conception de la paix qui ne peut pas être confiée à la seule dissuasion militaire.

La question posée par le Pontife est alors aussi une question politique, sans pour autant être une proposition partisane : quelle Europe veut être le continent qui a connu deux guerres mondiales et qui, précisément sur leurs ruines, a construit le projet d’intégration ?

À Metz, devant le nom de Schuman, Léon XIV semble avoir indiqué une réponse précise : non pas une Europe qui oublie ses racines, mais pas davantage une Europe qui les transforme en une identité fermée. Plutôt une Europe capable de mettre sa mémoire au service de la rencontre, son patrimoine culturel au service de la dignité humaine et sa force politique au service de la paix.

C’est sur ce point que les discours de Macron et de Léon XIV, bien qu’ils partent de sensibilités différentes, finissent par se rejoindre : l’Europe, pour continuer d’exister comme projet, doit recommencer à s’interroger non seulement sur ce qu’elle veut défendre, mais aussi sur quelle paix elle veut construire.

 

Letizia Lucarelli