De la menace d’amputation à la guérison : une histoire de renaissance qui soigne le corps et l’âme à l’Hôpital Al Rajaa d’Alep (Irina Smirnova)

Dans une Syrie encore meurtrie par des années de guerre, de pauvreté et de difficultés d’accès aux soins, une histoire humaine et médicale montre à quel point la médecine peut accomplir des miracles lorsqu’elle parvient à considérer la personne dans son ensemble et pas seulement la maladie, comme s’efforcent de le faire le grand chirurgien orthopédiste Emil Katti et son équipe à l’Hôpital Al Rajaa d’Alep.

Le protagoniste de cette histoire est un homme de 40 ans, marié et père d’un enfant de quatre ans, originaire de la région d’Idlib. Ce qui semblait initialement un accident orthopédique relativement simple s’est transformé en un long calvaire qui a failli le priver non seulement de sa santé, mais aussi de la sérénité familiale et de l’espoir en l’avenir.

Tout a commencé par une chute qui lui a provoqué une fracture de la cheville gauche. Opéré dans un hôpital de Lattaquié il y a environ huit mois, le patient a cependant développé une grave infection post-opératoire. Du pus continuait de s’écouler de la plaie, signe évident que le processus infectieux n’avait pas été maîtrisé. Malgré deux autres interventions chirurgicales réalisées par la suite sur la même cheville, la situation ne s’est pas améliorée et l’infection a continué de progresser.

Au fil des mois, la douleur est devenue de plus en plus intense. Pour tenter de la soulager, des médicaments antalgiques de plus en plus puissants ont été prescrits, notamment le Tramadol et d’autres analgésiques à forte efficacité. Un traitement nécessaire pour contenir la souffrance physique, mais qui a fini par entraîner des phénomènes d’accoutumance et de dépendance, aggravant encore une situation déjà extrêmement complexe.

La situation a atteint son moment le plus dramatique lorsque d’autres spécialistes, consultés dans une autre ville, ont proposé comme seule solution possible l’amputation de la jambe atteinte. Une perspective dévastatrice pour un homme encore jeune, père de famille, déjà éprouvé par des mois de souffrance, d’immobilité et d’incertitude.

Les conséquences de la mauvaise prise en charge initiale de la fracture n’étaient pas seulement médicales et orthopédiques. Aux dommages physiques se sont ajoutés des problèmes psychologiques, familiaux et sociaux. L’impossibilité de marcher normalement, la peur de perdre un membre, la douleur constante et la dépendance aux médicaments ont profondément affecté la qualité de vie du patient et de sa famille.

Le tournant est venu grâce à l’intervention de l’équipe dirigée par le docteur Emil Katti, qui a décidé d’aborder le cas de manière globale. Il ne s’agissait plus seulement de traiter l’infection et la lésion orthopédique, mais d’accompagner la personne dans sa globalité, en prenant en compte les dimensions physiques, psychologiques et humaines de la maladie.

« Nous avons soigné l’homme dans son intégralité, corps et âme », explique le médecin, résumant une philosophie de soin qui place la dignité du patient au centre, et non la seule pathologie.

Grâce à cette approche multidisciplinaire, le patient a pu éviter l’amputation, surmonter la phase infectieuse et retrouver progressivement la fonctionnalité de son membre. Aujourd’hui, il a repris la marche, retrouvant une normalité qui semblait inaccessible il y a quelques mois.

Son histoire représente bien plus qu’un succès clinique. Elle démontre que la médecine peut être réellement efficace lorsqu’elle associe compétence technique, attention psychologique et proximité humaine. Dans un contexte difficile comme celui de la Syrie, où les blessures de la guerre continuent de peser sur le système de santé et sur la vie quotidienne des populations, de tels cas rappellent que le soin ne consiste pas seulement à réaliser une intervention ou à prescrire un médicament, mais à accompagner le malade tout au long du parcours de souffrance et de guérison.

L’histoire de ce père de famille originaire d’Idlib témoigne enfin qu’il est possible de redonner de l’espoir même dans les contextes les plus éprouvés. Lorsque la médecine parvient à voir dans le patient non pas un simple cas clinique mais une personne, la guérison devient plus qu’un rétablissement physique : elle devient un retour à la vie.

 

 

Irina Smirnova

Sur la photo : le professeur Emil Katti, chirurgien orthopédiste syrien et directeur de l’Hôpital Al Rajaa (« L’Espérance ») d’Alep, est l’une des figures les plus respectées du système de santé syrien. Fondateur de l’établissement avec les Franciscains de la Custodie de Terre Sainte, il dirige depuis plus de vingt ans un hôpital qui, au cœur de la guerre et des crises humanitaires successives, est resté un point de référence pour des milliers de patients, sans distinction de religion, d’ethnie ou d’appartenance politique. Son équipe réunit médecins chrétiens et musulmans, faisant de l’Al Rajaa un véritable laboratoire de coexistence et de paix. Malgré les opportunités de s’installer à l’étranger, Katti a choisi de rester à Alep, consacrant sa vie aux blessés de guerre, aux malades chroniques et aux populations les plus vulnérables. Pour de nombreux Syriens, il représente non seulement un médecin, mais un symbole d’espérance, de résilience et de fraternité humaine.