Le pape à Lampedusa : abattre les murs invisibles qui ghettoïsent les migrants (Eliana Ruggiero pour AGI)

Le regard tourné vers la mer, à l’extrémité du promontoire sud-oriental de Lampedusa, ce morceau d’Europe le plus proche des côtes africaines. La main posée sur la Porta d’Europa, monument symbole et lieu de forte mémoire collective des tragédies de la Méditerranée. Le pape Léon XIV franchit seul la Porte et marche vers les rochers, il grimpe jusqu’au rivage, toujours le regard fixé sur la mer, tandis que le fort vent fait s’envoler sa calotte blanche (ensuite récupérée).

Ce déplacement improvisé demeure l’une des images les plus suggestives et puissantes de sa visite pastorale à Lampedusa — d’une durée d’environ quatre heures — réalisée dans le sillage de son prédécesseur François, qui avait choisi précisément l’île comme destination de son premier voyage en juillet 2013.

La visite comprend également un passage au cimetière de Lampedusa pour prier devant les tombes des invisibles. Léon XIV est le premier pape et le premier dirigeant mondial à se rendre dans la zone du cimetière où reposent les corps des migrants.

Parmi une quinzaine de croix sans noms ni numéros, se distingue celle du petit Youssef Ali Kanneh, originaire de Guinée, englouti par les eaux à seulement six mois de vie. Face à un dessin représentant un arc-en-ciel, une photographie sans cadre et une dédicace en anglais : « Why so soon my son? Mum and dad will love you forever ». Léon XIV s’agenouille et dépose une couronne de fleurs. Puis il se recueille en silence en prière.

C’est une étreinte de paix, une caresse aux migrants, que Léon XIV accomplit sur l’île symbole de l’accueil, « lieu d’arrivée, d’espérance, d’humanité », comme le rappelle la plaque, dédiée à Bergoglio, sur le môle Favaloro, qui portera désormais le nom de François.

Une étreinte mais aussi un appel à l’Europe, qui a une responsabilité « historique » dans la gestion de la crise migratoire. Lampedusa est « un lieu où, plus que les paroles, parlent les gestes », affirme-t-il, et dans l’homélie de la messe au terrain de sport Arena, devant environ 4 000 personnes, il souligne le « potentiel unique » du Vieux Continent.

« L’Europe est en mesure — dans cette zone — de faire face à la crise de manière organique, en intégrant les secours initiaux dans un plan stratégique à long terme, capable d’accueillir, de protéger, de promouvoir et d’intégrer les migrants et, en même temps, de travailler au développement, afin que personne ne soit contraint d’émigrer. Tout cela en veillant au respect de la dignité de chaque personne. C’est une mission des institutions publiques mais aussi de toute la société civile et de l’Église. »

« Il est temps de reconnaître et d’affirmer que l’appartenance religieuse ne doit jamais devenir un motif de discrimination, comme si la foi avait des frontières et n’était pas au contraire une vocation universelle au salut », affirme Léon XIV, qui rappelle que les morts en Méditerranée sont « victimes à la fois de décisions prises et de décisions manquées ».

« Le désintérêt pour le bien commun et la corruption dans les pays d’origine, un système économique mondial qui génère pauvreté et exclusion, la peur qui alimente préjugés et mépris, l’idée que ces problèmes ne nous concernent pas, les calculs criminels de ceux qui profitent du drame d’autrui, le passage lent et difficile d’une simple gestion de l’urgence à l’élaboration de politiques organiques et partagées : tout cela reproduit aujourd’hui la hâte de “passer outre” », dénonce-t-il.

« Avant toute considération intellectuelle ou conviction idéologique, la rencontre avec celui qui gît devant nous, dépouillé de tout, appelle à la proximité », poursuit le pape, rappelant que le drame de ceux qui fuient les guerres et meurent en mer « nous interpelle autant que ceux qui ont débarqué et ont besoin d’attention et de secours ».

Léon XIV remercie Lampedusa pour « le miracle de la compassion » et exhorte à être audacieux afin de ne pas ériger de « murs invisibles entre la mer des naufragés et celle des vacanciers », reprenant également ses paroles lors de l’étape aux Canaries lors de son précédent voyage apostolique en Espagne, autre lieu symbole des migrations.

Pour le pontife, « face aux abîmes du cœur humain et aux horreurs de la guerre, seule la miséricorde peut répondre par de nouveaux commencements ». « Ne nous laissons pas vaincre par la peur, mais regardons les difficultés quotidiennes comme un temps d’opportunité et de témoignage ».

« À vous, communauté de Lampedusa et Linosa, que ne manque jamais le souffle de la foi, de l’espérance et de la charité : “O’scia !” », conclut-il avec la salutation typique des habitants de Lampedusa.

« Cher pape, je suis super ému de te rencontrer ! Il y a 10 ans, mon histoire a commencé ici à Lampedusa. J’étais seul et j’avais tout perdu, surtout ma mère », lit-on dans le billet du petit Leo, originaire du Ghana, qu’il remet au pape avec un ballon de football à la Porta d’Europa.

Adopté par un couple de Palerme, l’enfant raconte son histoire en quelques lignes : « On me dit que j’ai arrêté de pleurer seulement quand on m’a donné un ballon fait de papier, depuis ce jour le ballon est resté dans mon cœur et je n’ai jamais cessé de jouer. J’espère que cette balle que je t’offre pourra aller à un autre enfant et le rendre heureux comme moi. Merci. »

Teo lit sa lettre au pape. Il est visiblement encore ému et le pape, souriant, l’est également.

 

 

Eliana Ruggiero pour AGI