Syrie, le retour de la peur: tensions à Alep entre intégristes et citoyens qui croient en la coexistence entre chrétiens et musulmans (Irina Smirnova)

De la Syrie arrivent des signaux qui ne peuvent être ignorés. Il ne s’agit pas seulement de fragments d’actualité, mais d’indices d’une dérive qui risque de rouvrir des blessures jamais vraiment refermées. Les informations provenant d’Alep et d’autres villes font état de manifestations de groupes islamistes radicaux, descendus dans la rue à la sortie de la prière du vendredi pour s’opposer ouvertement à la laïcité de l’État et aux récentes mobilisations de citoyens – chrétiens et musulmans – qui réclamaient liberté, droits et État de droit.

Il s’agit d’un affrontement qui dépasse largement le cadre religieux. Ce qui est en jeu, c’est l’idée même de la Syrie : un État pluraliste, capable de réunir des différences historiques et culturelles, ou bien une dérive confessionnelle, fermée et intolérante. Les slogans contre la laïcité et les demandes explicites d’un État fondé sur des lois religieuses évoquent des scénarios que beaucoup croyaient lointains, mais qui réapparaissent aujourd’hui avec une force inquiétante.

Les témoignages sont clairs : dans plusieurs villes, les manifestations contre la laïcité se sont multipliées, se traduisant concrètement aussi par une hostilité envers les communautés chrétiennes. La crainte est qu’un climat de pression et de discrimination soit en train de se consolider, alimenté par des groupes qui ne cachent pas leur vision exclusive et radicale de la société.

À aggraver encore la situation, ce qui s’est produit dans la ville chrétienne de Skeilbie, près de Hama. Une attaque attribuée à des groupes djihadistes a causé des dégâts et des victimes, frappant une communauté déjà éprouvée par des années de conflit. Les images et les récits des familles descendues dans la rue pour protester contre l’insécurité et les persécutions restituent un sentiment d’abandon et d’angoisse profonde. Il ne s’agit pas seulement d’un épisode isolé, mais d’un signal qui alimente la peur d’une escalade.

La Syrie a déjà connu ce que signifie la fragmentation sectaire et la domination de la violence idéologique. C’est pourquoi ce qui apparaît aujourd’hui comme une série d’épisodes dispersés pourrait en réalité être le début d’une nouvelle phase d’instabilité. Le risque est que les forces les plus extrémistes parviennent à imposer leur agenda, en profitant des fragilités politiques et sociales encore présentes.

Et pourtant, à côté de la peur, il existe aussi une autre Syrie. Celle des citoyens — musulmans et chrétiens — qui, il y a quelques jours à Damas, ont manifesté ensemble pour réclamer un État laïque, des droits et des libertés. Une Syrie qui rejette à la fois l’extrémisme et la résignation, et qui continue de croire à la coexistence comme seul avenir possible.

C’est précisément cette Syrie qui risque aujourd’hui d’être écrasée entre deux feux : d’un côté le radicalisme djihadiste, de l’autre l’inertie ou l’incapacité des institutions à garantir sécurité et inclusion. La question qui émerge est dramatique : qui protégera ces communautés ? Et quel espace restera-t-il pour ceux qui ne se reconnaissent pas dans une vision confessionnelle de l’État ?

L’inquiétude ne concerne pas seulement le présent, mais aussi ce qui pourrait se produire dans les mois à venir. Si la spirale de violence et d’intimidation devait se poursuivre, le fragile équilibre sur lequel repose le pays pourrait à nouveau se briser.

Face à tout cela, les analyses ne suffisent pas. Il faut une attention internationale, il faut une responsabilité politique, mais surtout il faut écouter les voix qui, depuis la Syrie, demandent avec courage quelque chose de simple et d’universel : vivre sans peur, dans un État qui n’exclut pas mais protège.

Aujourd’hui plus que jamais, la Syrie se trouve à un carrefour. Et le monde ne peut pas se permettre de détourner le regard.

 

Irina Smirnova