L’enquête sur les présumés financements au Hamas vise à criminaliser celles et ceux qui s’opposent au sionisme et à l’impérialisme génocidaire. Entretien avec Vasapollo : « Un nouveau théorème du dogme du pouvoir établi contre celles et ceux qui, à la barbarie du capitalisme sanguinaire, répondent par la pratique du “Se rebeller est juste” (R. Martufi et S. Izzo)

Nous n’avons jamais vraiment laissé derrière nous les spectres du XXᵉ siècle. Dans les années 1970, en Italie, le soi-disant « théorème Calogero » transforma la contestation sociale en hypothèse criminelle : une équation judiciaire qui établissait un lien implicite entre conflit politique, lutte des classes et insurrection armée. Un dispositif interprétatif suffisamment élastique pour permettre des enquêtes, des arrestations et des procès non pas sur des preuves, mais sur de simples possibilités : il suffisait de partager des assemblées, des revues, des slogans ou des fréquentations pour être aspiré dans le cône d’ombre du soupçon. Cinquante ans plus tard, cette logique n’a pas disparu : elle a changé de langage, de cibles et d’outils, mais pas de fonction. Aujourd’hui, la personne « solidaire » devient dangereuse, la dissidence déstabilisante, la critique radicale une forme de délégitimation. L’enquête sur les présumés financements ProPal reproduit le même mécanisme en chaîne : tout soutien, qu’il soit humanitaire ou politique, à un peuple sous attaque risque d’être décodé non comme un acte de solidarité, mais comme un indice de complicité avec le « terrorisme ». Un climat qui ne naît pas dans les salles des tribunaux, mais dans les dogmes géopolitiques de l’empire, où la peur n’est pas un effet secondaire : elle est une méthode de gouvernement des consciences.

La guerre dans la bande de Gaza a amplifié un débat mondial inédit sur le poids des mots et les responsabilités du pouvoir. Des organisations de défense des droits humains comme Amnesty International parlent ouvertement d’actes relevant de la définition juridique de génocide : des accusations fermement rejetées par les autorités israéliennes, mais qui marquent une fracture dans le récit public occidental, autrefois presque monolithique. En Italie, cette tension a également frappé le monde universitaire. Le professeur Luciano Vasapollo, économiste marxiste et jusqu’en novembre doyen de la faculté d’Économie à l’Université La Sapienza de Rome, a subi une campagne de délégitimation médiatique d’une violence extrême pour avoir dénoncé lors d’une assemblée étudiante le « génocide à Gaza » et qualifié Israël d’« État terroriste ». Il ne s’agissait pas d’un cours, mais d’un acte politique prononcé dans une assemblée publique — et pourtant cela a suffi à déclencher des attaques frontales, des appels au licenciement émanant de figures du gouvernement, dont Matteo Salvini, ainsi que des reportages télévisés qui, selon l’enseignant et ses avocats, ont déformé les faits jusqu’à la calomnie. Des plaintes pour diffamation ont été déposées. Mais une vague de solidarité transversale a aussi vu le jour : enseignants, syndicats de base, mouvements sociaux et étudiants ont fait front pour contenir un réflexe répressif que l’on croyait relégué aux manuels d’histoire.

Aujourd’hui, l’arrestation de Mohammad Hannoun — activiste palestinien très connu pour son engagement humanitaire — a rouvert la boîte de Pandore de la criminalisation de la dissidence internationaliste et de la critique du sionisme. Nous en avons discuté avec le professeur Vasapollo, qui ne se dérobe pas aux mots forts, mais les replace dans un cadre théorique et historique dépassant largement le seul cas judiciaire.

Professeur, que se passe-t-il aujourd’hui en Italie sur le terrain de la répression du dissensus ?

Nous assistons à un changement de paradigme. Dans les années 1970, on criminalisait l’idée de révolution ; aujourd’hui, on criminalise l’autonomie critique. Il ne s’agit plus seulement de frapper une idéologie : on veut éteindre la possibilité même d’une voix alternative, non alignée. C’est d’abord une opération culturelle avant d’être pénale. Le pouvoir ne veut plus te convaincre : il veut t’isoler. Et pour cela, il emploie des étiquettes absolues telles que « État voyou », « régime terroriste », « étudiant extrémiste », « mouvement violent ». Le message est clair : ne donnez pas, ne soutenez pas, ne prenez pas position — car un geste d’humanité pourrait devenir un indice pénal. C’est la pédagogie de la peur : un dispositif qui fragmente la communauté, isole l’individu et le réduit à un rouage économique, une marchandise parmi les marchandises. La répression n’agit plus seulement dans la rue, elle agit sur les liens, sur les mots, sur les affects collectifs. C’est un maccarthysme fluide, compatible avec la société de consommation : l’ennemi n’est plus réfuté, il est rendu impensable.

Les médias ciblent mouvements, syndicats et réalités sociales. Quel est le dessein ?

Celui de la dissuasion sociale. Regardez comment sont décrits des syndicats comme l’USB, des collectifs comme l’OSA, des réseaux comme la Rete dei Comunisti, ou des espaces sociaux comme le centre Leoncavallo : ils ne sont pas attaqués pour ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils représentent — des défis au discours unique, au dogme selon lequel l’Occident serait « l’unique horizon possible ». Si un pétrolier fournit de l’énergie à la Chine ou à Cuba, l’accusation de « piraterie » ou de « soutien à l’ennemi » surgit. Le droit international ne compte pas : seule compte la force qui l’impose. Un État qui se pose en gendarme du monde ne garantit pas la paix : il la remplace par les intérêts économiques de l’empire. Et lorsque ce modèle entre en crise, toute parole dissidente devient une menace intérieure à neutraliser. Les médias préparent le terrain ; ensuite, dans un climat déjà empoisonné, la magistrature trouve un appui culturel pour intervenir. Le circuit est parfait : les « likes », la publicité et l’indignation algorithmique ont remplacé les mobilisations de masse.

Faro di Roma évoque une continuité entre le “théorème Calogero” des années 70 et les logiques répressives actuelles. Qu’est-ce qui les relie ?

Leur point commun est la culpabilité préventive. Hier, on disait que « la dissidence prépare les armes » ; aujourd’hui, que « les solidaires financent le terrorisme ». Dans les deux cas, on ne vise pas des preuves, mais des possibles, des fréquentations, des mots. Ce sont des constructions d’ennemis symboliques destinées à isoler quiconque remet en cause le paradigme dominant.

À l’époque, j’en ai moi-même payé le prix. J’ai été envoyé dans des prisons spéciales, visé par des mandats d’arrêt en chaîne fondés sur les déclarations de “repentis”, souvent indirectes, basées sur le “on-dit”. On m’a appliqué l’article 90 de l’ordonnance pénitentiaire, un régime bien pire que le 41-bis : isolement extrême, transferts à plus de 700 km de Rome, parloirs vitrés, censure, stigmatisation sociale. Et la punition ne me frappait pas seulement moi, mais aussi mes liens familiaux : mes proches ont subi humiliations, contrôles, trajets épuisants, entraves administratives. Une répression des affects, pas seulement des individus.

Cinquante ans après, sous quelle forme cette logique revient-elle ?

Sous la forme d’un théorème du pouvoir établi. La solidarité internationale devient un indice, l’aide humanitaire un soupçon, la critique politique un « discours de haine », l’incompatibilité au dogme dominant un danger social. Le schéma reste le même : construction de l’ennemi, criminalisation préventive, intimidation des consciences.

À qui profite cette criminalisation de la solidarité ?

À isoler, intimider, neutraliser. À empêcher qu’une seule étincelle embrase la prairie, comme disait Mao. Pourtant, l’étincelle peut encore incendier les consciences. Se rebeller est juste ! Une étincelle peut mettre le feu à toute la prairie. Le capitalisme redoute l’individu qui pense, pas celui qui consomme. Le consumérisme est le catéchisme laïc du capitalisme. Après les horreurs du XXᵉ siècle, le contrôle total n’a pas disparu : il s’est externalisé dans le marché. Il ne passe plus seulement par des lois d’exception, mais par la programmation des désirs, le modelage des besoins, la saturation de l’imaginaire. Un peuple qui consomme sans penser ne se rebelle pas, ne solidarise pas, n’imagine pas d’alternatives. Et quiconque essaie — étudiant, centre social, syndicat de base, internationaliste — est décrit comme menace à l’ordre, à la « sécurité », à la « gouvernabilité ». La liberté d’expression n’est tolérée que tant qu’elle ne produit pas de conséquences. Or la critique d’un pouvoir qui fait la guerre, occupe des territoires ou pratique des nettoyages ethniques n’est jamais neutre : elle produit des choix, des liens, de l’action collective. Et c’est cela que le marché et la politique de système craignent le plus : non pas la rue elle-même, mais l’individu qui pense, retrouve la communauté et cesse de se reconnaître comme marchandise.

Qui sont aujourd’hui les “incompatibles” en Italie ?

Celles et ceux qui ne rentrent pas dans le périmètre de la compatibilité systémique. Le “légitime” s’arrête au PD, à l’AVS, au Mouvement 5 étoiles et à Rifondazione Comunista quand ils se plient à la gouvernabilité. Tout ce qui déborde — syndicats de lutte, centres sociaux, réseaux internationalistes, mouvements étudiants radicaux, voix qui dénoncent l’impérialisme comme système de guerre permanente — est poussé hors du champ du légitime. Et hors du légitime commence la menace : hier, tu étais « subversif », aujourd’hui, tu deviens potentiel terroriste. La faute réelle n’est pas un acte, mais l’incompatibilité à l’obéissance préventive.

Vous citez souvent “Hoka Hey”. Que signifie-t-il aujourd’hui ?

« Hoka Hey » n’est pas une apologie de la mort, comme on le déforme souvent, mais un hymne au courage radical. Pour les natifs, cela signifiait : « C’est un bon jour pour se battre », l’affirmation suprême de la dignité dans la lutte, le refus de la soumission. Les Klingons l’ont repris comme métaphore cinématographique de la gloire dans le combat ; Mao l’a reformulé dans le langage de la révolution populaire : « Une étincelle peut embraser la prairie ». Aujourd’hui, cette étincelle n’est pas seulement l’insurrection physique : c’est la rupture du dispositif de la peur. C’est le refus de l’étiquette comme destin, de la marchandise comme identité, de l’homologation comme unique voie. C’est le petit geste irréductible de qui dit : je ne me laisse pas dissuader de l’humain. Même si c’était le dernier jour, ce serait un bon jour pour lutter : non pour mourir, mais pour s’éveiller. Car lutter, ce n’est pas choisir la fin, mais choisir le commencement : redevenir communauté, peuple, histoire — et non seulement marché.

Quel est l’horizon politique dans cette bataille ?

Le socialisme comme libération de l’humain, non comme label géopolitique. Une décolonisation des relations, des consciences et des droits, incluant toutes les expériences qui défient l’empire de la marchandise : Cuba, le Nicaragua, le Venezuela, le Vietnam, le Laos et surtout une Palestine autodéterminée. Le Hamas, au-delà de sa matrice religieuse, naît comme mouvement de résistance, élu en 2006 lors d’un scrutin libre que l’Occident a ensuite préféré effacer. Aujourd’hui, la solidarité est transformée en hypothèse criminelle pour dissuader la population de donner ne serait-ce qu’un euro à celles et ceux qui meurent sous les bombes. Mais le point de non-retour n’est pas l’arrestation : c’est la tentative de briser la solidarité comme catégorie politique et humaine. Si la répression veut rendre l’étincelle impensable, notre tâche est l’inverse : rallumer les consciences. Car sans conscience, pas de libération ; et sans libération, pas de solidarité. La solidarité de classe n’est pas terrorisme : elle est autodéfense de l’humain contre l’empire de la marchandise.

Le vrai terrorisme de notre époque ?

Pas un mouvement, mais une méthode de pouvoir. Le terrorisme d’État devenu norme géopolitique. L’impérialisme armé qui exige l’obéissance préventive. Le capitalisme qui tolère la critique tant qu’elle ne produit pas d’alternatives. Je ne crois pas au catéchisme religieux de l’impérialisme, mais à la liberté concrète : celle de penser, de choisir, de donner, de solidariser, de lutter — même avec un euro, même avec un mot. Surtout avec un mot.

Quel est l’horizon de cette bataille des consciences ?

Le socialisme, ici et maintenant : non comme marque géopolitique, mais comme horizon de libération et de décolonisation. Lutter pour vivre — ici et maintenant — signifie vivre sans conditions, sans “si” ni “mais” : Socialisme.

Rita Martufi e Salvatore Izzo