Les Promoteurs d'(in)justice. Le cas Becciu et la trame de manipulations qui a trompé le Tribunal du Vatican et probablement aussi le Pape François (S.C.)

À l’approche de la date de l’appel pour l’affaire Becciu, fixée au 22 septembre, il est opportun de s’interroger sur le juriste Alessandro Diddi, avocat de nombreux accusés de mafia, qui en tant que promoteur de justice du Tribunal du Vatican devrait à nouveau représenter l’accusation, car, bien qu’il ait été l’accusateur en première instance, le Pape François avait décidé que ses compétences pour ce cas spécifique seraient étendues au second degré. Il faut également s’interroger sur Mgr Alberto Perlasca, surnommé Volpetto par ses amis, qui en tant que chef du bureau administratif de la Secrétairerie d’État avait la responsabilité opérationnelle des investissements qui ont fait l’objet de l’enquête (des investissements d’ailleurs autorisés par les plus hautes autorités vaticanes) et qui, de suspect, est devenu super témoin sur les prétendues malversations des fonds de la Secrétairerie d’État. Lui aussi est aujourd’hui promoteur de justice (adjoint) d’un tribunal du Saint-Siège, celui de la Signature Apostolique, la plus haute autorité judiciaire en droit canonique. Tous deux, en raison de leurs comportements dans le procès sur les fonds du Vatican, pourraient être qualifiés de promoteurs d’injustice. L’enquête née de l’achat du palais de Londres est rapidement devenue le plus grand scandale judiciaire de l’histoire récente du Vatican et, bien que l’innocence évidente du cardinal Giovanni Angelo Becciu ait déjà été établie au cours des débats, l’affaire a pris des contours de plus en plus inquiétants ces derniers mois, en particulier pendant la maladie du Pape François, car il est apparu de manière non équivoque que le promoteur de justice et le super témoin ont été rejoints par les deux autres protagonistes de l’affaire judiciaire, Francesca Chaouqui et Genoveffa Ciferri, appelée Genevieve par ses amis, qui ont agi comme des agents de contamination. Deux dames en réalité étrangères à l’affaire mais qui pour des raisons personnelles (l’une par haine envers Becciu qu’elle considère comme la cause de sa condamnation dans le procès Vatileaks II pour le délit de divulgation de documents confidentiels du Saint-Siège, et l’autre par une affection manifestement malsaine envers Perlasca, qu’elle a désigné comme héritier de ses biens en lui léguant la nue-propriété de la villa où elle habite) ont substantiellement écrit le scénario d’une pièce qui a suivi leur intrigue jusqu’à une condamnation absurde du cardinal non basée sur des preuves mais sur un faux théorème. Un volume imposant de matériel resté secret jusqu’à il y a quelques semaines – la transcription de la messagerie WhatsApp entre Chaouqui et Ciferri s’étale sur 3 225 pages, auxquelles s’ajoutent de nombreux messages vocaux ; celle entre Ciferri et Mgr Peña Parra, l’actuel numéro deux de la Secrétairerie d’État (un rôle précédemment occupé avec un honneur incontestable par Becciu) s’étale sur 278 pages et celle entre Ciferri et le professeur Diddi sur 42 pages – révèle une dense trame de pressions, de manipulations et de mensonges, qui a eu pour résultat d’induire en erreur le Souverain Pontife lui-même et de détruire la réputation de Becciu et d’autres accusés, qui ont ensuite subi de lourdes condamnations judiciaires tout à fait injustes.

Une mise en scène occulte

Chaouqui, tombée en disgrâce après son moment de gloire obtenu grâce à son inclusion dans la COSEA, un organisme d’inspection des comptes du Vatican voulu par François peu après son élection, apparaît comme la réalisatrice occulte d’une opération visant à “convertir” Mgr Alberto Perlasca, initialement visé par les accusations et les soupçons, en témoin clé contre Becciu. Par l’intermédiaire de Ciferri, amie de confiance du prélat, Chaouqui, qui dans les correspondances se faisait passer pour un ancien magistrat à la retraite, l’a poussé à collaborer avec les enquêteurs et même à taire des faits décisifs sur la connaissance des plus hauts responsables de la Secrétairerie d’État concernant les opérations financières contestées. Les messages sont clairs : “Il faut le rendre combatif, désireux de se sauver”, écrit Chaouqui en août 2020. “La manière de le faire avouer est de le rassurer tout en le montant contre Becciu”, ajoute Ciferri. L’objectif était évident : transformer Perlasca en accusateur de son ancien supérieur, en dépeignant Becciu comme le véritable responsable de toute irrégularité hypothétique, en omettant le fait que celles-ci ont éventuellement été commises après que Becciu a quitté la Secrétairerie d’État. Chaouqui et Ciferri impliquent également dans leurs intrigues l’actuel substitut de la Secrétairerie d’État, le Vénézuélien Edgar Peña Parra. C’est à ce prélat vénézuélien que Ciferri écrit sur WhatsApp car elle souhaite que la position de Perlasca “soit extraite par les magistrats et que son acquittement soit anticipé”. Ciferri se plaint également de Chaouqui et écrit à Peña Parra : “Elle connaît tous les détails de l’enquête du Vatican. De qui et comment tire-t-elle ces informations sensibles ? Comment est-il possible qu’une femme au foyer comme moi, qui vit sous une montagne, puisse, en temps réel, être mise au courant d’informations aussi confidentielles et détaillées ?”.

Tromperie du Souverain Pontife

Mais le point le plus grave qui ressort de la documentation est la tromperie du Pape. De nombreux messages font état de rencontres directes entre Perlasca et François, de conversations sur les enquêtes et même d’aides financières reçues par le prélat lorsque ses comptes étaient saisis. Chaouqui et Ciferri anticipent des mois à l’avance des décisions que seul le Souverain Pontife pouvait prendre – comme le classement de l’affaire concernant Perlasca ou la renonciation imposée à Becciu à ses droits de cardinal – signe que quelqu’un leur fournissait des informations de l’intérieur de l’enquête. Le Pape, convaincu de se trouver face à un cas d’enrichissement illicite, aurait agi de bonne foi en pensant réprimer des scandales moraux et financiers, mais aurait en réalité été victime d’une “très grave induction en erreur”, comme le soutiennent aujourd’hui les défenses. Le but de l’opération documentée par les messages était de surmonter le déni initial de toute responsabilité (propre et d’autrui) de la part de Mgr Perlasca et de l’inciter à faire des déclarations contre le cardinal Becciu et les autres accusés (dont le Dr Crasso, conseiller de confiance de la Secrétairerie d’État bien avant l’arrivée de Becciu) dans la procédure pénale et de détruire son image aux yeux du Souverain Pontife. Il ressort, en outre, que Mgr Perlasca ne s’est pas contenté de faire des déclarations sur la base des suggestions de Chaouqui (et apparemment du fonctionnaire de la Gendarmerie De Santis), mais a également tu ce qu’il savait sur la connaissance des opérations contestées par les hauts responsables de la Secrétairerie d’État, comme Perlasca l’a lui-même rapporté à Ciferri et que celle-ci a retransmis à Chaouqui.

Pressions et langage violent

Le ton de nombreux messages révèle l’absence de scrupules des protagonistes. Ciferri se définit elle-même comme “une menteuse née”, tandis que Chaouqui va jusqu’à émettre l’hypothèse de faire “mourir le magistrat” sous les traits duquel elle se cachait, ou de le “faire tomber malade du Covid”. Dans d’autres échanges, il est question de “dîners-pièges” pour faire “confesser” Becciu, comme la tentative documentée qui a eu lieu au restaurant Lo Scarpone del Gianicolo, on parle de “Volpetto” (surnom de Perlasca) comme d’un pion, et l’on ironise même sur l’idée d’ouvrir une “agence d’enquête parallèle à la justice du Vatican”. “Bonjour Genevieve, nous sommes à un point très important, le cardinal essaie de manière insidieuse de se créer un énième alibi, il faut une preuve définitive de son infidélité. Un dîner bien monté où il pourrait ‘confesser’ à Sa Eminence tout le mal qu’il pense de Parolin, Pena Parra, du Pape François, un dîner où, en toute confiance, il pourrait confesser ses intentions, ce serait précieux pour les enquêteurs. Le meilleur endroit est Lo Scarpone, en plus quand son Eminence y va, il choisit toujours la même table, ce qui facilite beaucoup les choses”, écrivait Chaouqui. Ce sont des pages qui transpirent le cynisme, où la vérité semble sans importance face à la nécessité de construire une narration utile pour orienter l’opinion du Souverain Pontife et les choix du Tribunal.

Le rôle des enquêteurs

Un point très délicat concerne les prétendus contacts de Chaouqui avec le commissaire De Santis de la Gendarmerie du Vatican et avec les promoteurs de justice eux-mêmes. Certains messages montrent que la femme connaissait à l’avance des détails internes aux interrogatoires et aux manœuvres judiciaires, suggérant des thèmes à inclure dans les mémoires de Perlasca. Une circonstance qui jette une ombre très lourde sur la régularité des enquêtes. À la lumière de ces documents, l’opération apparaît pour ce qu’elle était : une construction systématique visant à isoler Becciu, à le discréditer devant le Pape et à orienter l’issue du procès. Loin d’être des promoteurs de justice, certains protagonistes de cette affaire semblent s’être transformés en promoteurs d’injustice, pliant les instruments légaux et moraux à une stratégie de démolition personnelle.

Une blessure pour l’Église

Au-delà des conversations, c’est le matériel judiciaire qui crie vengeance. Lors des interrogatoires à la Gendarmerie, par exemple, Perlasca s’est initialement déclaré étranger aux accusations, défendant non seulement lui-même mais aussi son supérieur de l’époque, le cardinal Becciu. La transcription intégrale d’une des audiences, déposée aux actes du procès, montre cependant un élément surprenant : pour le pousser à “collaborer”, les promoteurs de justice ont directement évoqué la figure du Pape. Dans le procès-verbal, à la page 303, le professeur Diddi s’adresse à Perlasca en ces termes : “Monseigneur, Monseigneur n’a rien à voir… avant de faire ce que nous faisons, nous sommes allés voir le Saint-Père et lui avons demandé ce qui s’était passé, et de tous, je peux douter, sauf du Saint-Père…”.

Une affirmation lourde, d’autant plus qu’il n’existe aucune trace d’une telle conversation entre le promoteur de justice et le Souverain Pontife dans les actes du dossier.

Peu de temps après, le chef de Diddi à l’époque, Gian Piero Milano, qui quittera la scène peu de temps après, réitère le concept avec des tons encore plus pressants : « Mais vous rendez-vous compte que vous soutenez, depuis le début, une série de choses indéfendables, impensables… mais ne vous vient-il pas à l’esprit de dire la sainte vérité une bonne fois pour toutes ? Nous avons mis le Saint-Père dans le coup… mais vous rendez-vous compte si vous continuez comme ça ? » (page 305).

Milano, insistant, a souligné que la gravité de l’affaire n’était pas seulement liée aux sommes en jeu : « Vous ne pouviez pas ne pas savoir… nous ne vous disons pas que ce sont des choses que vous avez faites, mais que vous les connaissez parfaitement… parce que cette affaire est d’autant plus grave, au-delà des 40, des 150 millions, car ici probablement, je crois pour la première fois dans l’État, le Saint-Père a été mis ainsi en avant sous la visibilité de tous ».

Le tableau qui se dégage est celui d’un interrogatoire où la plus haute autorité de l’Église, étrangère aux actes judiciaires, a été évoquée comme un levier psychologique pour briser la résistance d’un accusé. Un passage qui soulève aujourd’hui de lourds questionnements sur la correction de la méthode utilisée par l’accusation. « Mais je n’ai pas travaillé pour eux (c’est-à-dire les magistrats, ndlr). J’ai travaillé pour le Pape », écrit Chaouqui à Ciferri. Et dans un autre message, elle se vante d’avoir convaincu François au sujet de Becciu : « évidemment le Pape le juge coupable… Nous l’avons bien ‘cuit’ ». Mais madame Francesca Immacolata est bien consciente que ses intrigues, si elles étaient révélées, invalideraient le procès, à tel point qu’elle invite à plusieurs reprises son interlocutrice à la plus grande prudence. « Ils étaient dans une impasse. Sans toi, c’était impossible de faire l’enquête. Soyons sérieux », mais elle prévient ensuite : « Si l’on découvre que nous étions tous d’accord, c’est la fin. »

L’affaire Becciu, au-delà des affaires financières, est en train de se transformer en une question de crédibilité pour l’Église, comme on l’a vu lors des Congrégations générales précédant le Conclave de mai dernier, dont, par sens des responsabilités et bien qu’innocent, Becciu s’est exclu pour ne pas créer de divisions parmi ses frères. Le fait que des personnes internes et externes au Vatican aient pu manipuler les informations jusqu’à tromper le Pape lui-même, montre à quel point la recherche de la vérité peut devenir fragile lorsque l’on laisse la place à des jeux de pouvoir, des vengeances personnelles et des intérêts occultes.

Le procès en appel devra maintenant se mesurer à ce matériel détonant. Reste la question la plus douloureuse : pourra-t-on réparer le mal fait au cardinal Becciu et à sa famille sans entraîner le Saint-Siège dans de nouveaux procès publics avec la charge d’un discrédit si insupportable ?

Sante Cavalleri

 

Sante Cavalleri